S. Bear Bergman en a assez de l'expression « produits d’hygiène féminine ». À un point tel qu’il garde un marqueur Sharpie avec lui pour modifier les étiquettes et écrire plutôt « produits menstruels ». Selon Bergman lui-même, ses enfants en ont franchement assez de cette habitude. Mais cet éducateur et conteur de Regina accepte volontiers leurs roulements d’yeux. « Je suis contre les euphémismes », dit-il.
C'est un petit acte de correction, mais il pointe vers quelque chose de plus grand: le langage autour des règles suppose toujours un seul type de corps. Une étude menée en 2024 dans les écoles publiques américaines a révélé que seulement le quart des programmes d’éducation à la santé incluaient la menstruation. Et lorsqu’elles sont enseignées, elles sont presque toujours présentées comme une expérience réservée aux filles : un passage vers la féminité, une contrainte mensuelle ou une étape biologique qui commence à l’adolescence et se termine à la ménopause. Le marketing a renforcé cette vision avec des emballages roses, des publicités aux images douces et les omniprésents panneaux « hygiène féminine ». Le message est clair : les menstruations appartiennent aux femmes et se vivent d’une seule façon.
En réalité, les cycles varient énormément, même entre des personnes qui partagent une même anatomie ou un même groupe démographique. Des conditions comme le SOPK, l’endométriose, la périménopause ou les changements après un accouchement montrent bien que l’idée d’une « menstruation normale » est un mythe. Pour les personnes de la diversité de genre, la relation avec un corps qui a un cycle est souvent encore plus complexe.
« Les gars aussi peuvent avoir leurs règles », affirme Dreamer Isioma, artiste et musicien gen Z basé à Chicago.
Même si plusieurs hommes trans et personnes non binaires choisissent de suivre une hormonothérapie d’affirmation de genre, des sondages auprès de personnes transmasculines montrent qu’environ une personne sur cinq n’utilise pas de testostérone, que ce soit en raison d’un accès limité, de considérations médicales, d’un choix personnel ou d’autres raisons. « Tu n’as pas besoin de faire une transition physique, de prendre des hormones ou de subir une chirurgie pour ressentir qui tu es à l’intérieur », explique Isioma.
Même chez les personnes comme Isioma qui prennent de la testostérone, un traitement qui arrête généralement les menstruations après quelques mois, des saignements peuvent parfois réapparaître. « Ça m’a vraiment surpris d’apprendre que si tu manques des injections, ton cycle peut revenir, dit-il. L’autre jour, j’ai carrément taché un de mes shorts préférés. J’étais tellement frustré. Mais il faut se donner un peu de compassion et comprendre que notre corps fait simplement ce qu’il a à faire. Ce n’est pas une mauvaise chose. C’est juste un cycle naturel. »
Trouver des produits adaptés à son corps est une partie importante des soins personnels, et les choix sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux, notamment grâce à des décennies de travail des communautés queer et féministes en faveur de l’équité menstruelle. « À l’université, j’ai rencontré beaucoup de féministes radicales et je me souviens très bien d’un atelier où on expliquait en détail comment utiliser un tampon sans applicateur, raconte Bergman, aujourd’hui dans la cinquantaine. Peu après, j’ai découvert les coupes menstruelles grâce à Dykes to Watch Out For, la bande dessinée d’Alison Bechdel. »
Depuis, le marché a énormément évolué. « On reconnaît maintenant que différentes personnes ont besoin de différentes solutions », explique Bergman. Les coupes menstruelles, les disques menstruels, les sous-vêtements menstruels, les serviettes lavables et même les boxeurs absorbants s’ajoutent maintenant aux produits plus traditionnels. Et les personnes queer qui ont leurs règles, choisir le bon produit va bien au-delà de l’aspect pratique : ils peuvent aussi être affirmateurs.
« Pour moi, c’est des sous-vêtements noirs, du noir partout! », raconte Isioma. « Faire de l’exercice m’aide aussi à soulager mes crampes et me permet de me sentir davantage moi-même. Ces temps-ci, j’aime beaucoup le kickboxing, le yoga et la musculation. Pour gérer mes symptômes, je reste actif, je prends des vitamines et j’essaie simplement d’avoir de bonnes habitudes de vie. »
Les soins personnels doivent souvent compenser les lacunes du système de santé, qui tarde encore à répondre aux besoins des personnes de la diversité de genre, ce qui a crée d’importantes inégalités dans les soins. Par exemple, les personnes trans et non binaires qui ont leurs menstruations racontent régulièrement vivre des expériences invalidantes, puisque les soins gynécologiques et reproductifs ne sont pas pensés pour elles. Plusieurs rencontrent aussi des professionnels qui n’ont pas reçu de formation sur les soins d’affirmation de genre.
« Souvent, tu en sais plus que certains médecins », explique Gabe Dunn, auteur trans de 38 ans vivant à Los Angeles. « La première question chez le gynécologue, c’est souvent : "Pourquoi êtes-vous ici?" Et même quand je me faisais opérer pour une chirurgie de réassignation mammaire, mon chirurgien était mal à l’aise avec les pronoms. »
Des recherches montrent que près d’une personne trans sur deux a vécu au moins une expérience négative avec un professionnel de la santé au cours de la dernière année, et plusieurs racontent aussi qu’on s’attend à ce qu’elles aient une certaine apparence, qu’elles ressentent certaines choses ou qu’elles se comportent d’une façon précise. Ces attentes dépassent le cadre médical et se retrouvent aussi dans la vie de tous les jours, où les personnes trans doivent parfois justifier leur propre identité.
Pour Bergman, le message est clair : « Ce que tu ressens par rapport à tes menstruations ne détermine pas ton genre. Certaines personnes voient parfois la dysphorie de genre comme une liste de contrôle et ils restent bloqués là, pensant que si la menstruation n'est pas la pire chose qui leur soit jamais arrivée, alors peut-être qu'ils ne sont pas vraiment trans. C'est absurde. » Bien que plusieurs personnes trans vivent leurs menstruations comme une expérience très difficile, d’autres les vivent de façon neutre ou, dans certains cas, avec une certaine appréciation. « Votre rapport aux menstruations peut être lié à votre genre, mais ce n’est pas une obligation. Ton identité est valide, peu importe », ajoute Bergman.
Cette nouvelle façon de voir les choses contribue à transformer la culture. Des créateurs et créatrices de la diversité de genre ont construit d’importantes communautés en ligne. Leur présence dans les médias est aussi de plus en plus visible, en grande partie parce que les personnes trans ont fait le travail de raconter leurs propres histoires, même lorsqu’elles doivent remettre en question le récit dominant.
« Beaucoup de personnes trans essaient de prendre moins de place parce qu’elles ne veulent pas créer de conflits, explique Dunn. Mais si quelqu’un dit quelque chose qui efface ton expérience, tu as le droit de le corriger. Tu aides les autres à apprendre. Tu élargis leur façon de voir les choses. »
L’objectif n’est pas de remplacer une vision limitée des menstruations par une autre. Il s’agit plutôt de reconnaître toute la diversité des réalités qui ont toujours existé, mais qui ont rarement été reconnues: les hommes trans qui ont leurs règles, les personnes non binaires dont le cycle s’est arrêté ou encore les personnes dont les menstruations n’ont jamais suivi les modèles attendus. Ce ne sont pas des exceptions à l’histoire, elles en font partie.
DIVA croit que des soins de cycle conscients sont pour tous les corps. Et plus nous dépassons l’idée qu’il n’existe qu’une seule « bonne » façon de vivre ses menstruations — dans les écoles, les cliniques et les conversations — plus nous créons un espace où chacun peut se reconnaître dans cette histoire.